Techno-sphère et théologie

Juillet 2022

Les technologies ont-elles leur place en théologie? Partant de la crise actuelle, Dominique Lambert suggère que leur capacité à unir les personnes, à produire du lien fraternel, pourrait être une clef ouvrant, à la réflexion théologique, la “techno-sphère”, envisagée comme un des milieux incontournables dans lesquels se déploie aujourd’hui notre itinéraire vers Dieu.

L’humanité et sa “techno-sphère”

Dans la crise sanitaire que nous traversons, nous bénéficions des nouvelles technologies de communication. Les réseaux sociaux, les applications permettant des réunions virtuelles, le courrier électronique, les smartphones, permettent de maintenir un lien indispensable à notre bonheur. La fraternité, l’amitié, l’amour peuvent être soutenus grâce à cette “techno-sphère”. Celle-ci est devenue peu à peu incontournable. Informatique, intelligence artificielle et robotique ont constitué petit-à-petit un environnement presqu’aussi indispensable (pour notre santé, notre sécurité, etc.) que les écosystèmes qui nous font vivre. On s’en persuade assez facilement, si l’on songe à ce que serait la vie de bon nombre de contemporains si l’on supprimait tout à coup les ordinateurs, mais aussi les pacemakers, les prothèses en tout genre, etc. La vie biologique et sociale de l’Homme est profondément intriquée à un environnement technologique, une techno-sphère, complétant et relayant notre biosphère, indispensable à l’humain et comme constitutive de son humanité.

La nécessité d’une éthique

La prise de conscience des aspects positifs des technologies nouvelles ne peut nous faire oublier que cette techno-sphère peut être aussi, si l’on n’y prend garde, le lieu d’une déshumanisation. Les réseaux sociaux peuvent réunir les humains, mais ils peuvent aussi servir au harcèlement et à la diffusion de fake news et de slogans contraires à la dignité des personnes. Les nouvelles technologies de l’intelligence artificielle peuvent contribuer à accélérer les recherches de nouveaux médicaments, à détecter des tumeurs, mieux que les médecins, à assurer la sécurité de nos sociétés, mais elles peuvent aussi nous asservir commercialement et servir à initier des cyberguerres, etc. Beaucoup de personnes également n’ont pas accès à ces technologies et des fractures numériques se creusent, suivant souvent des fractures économiques et sociales. Il est donc urgent de développer des cadres éthiques et juridiques pour baliser les usages des nouvelles technologies, pour éviter les exclusions numériques et pour guider les choix technologiques que nous devons poser concrètement dans nos familles, dans nos écoles, dans nos entreprises, etc.

De l’éthique à la théologie: une source d’inspiration

Mais quel pourrait être le fondement d’une telle éthique? Ici, le chrétien aurait besoin d’une réflexion théologique fondamentale, éclairant, à partir de l’Histoire du Salut, la finalité de ce monde technologique collant, pour ainsi dire, à la peau des humains. Nous devrions, pour la techno-sphère, effectuer le même travail d’intégration théologique que celui qui a été réalisé pour la biosphère. Il s’est trouvé longtemps des penseurs pour qui les plantes et les animaux, comme le cosmos tout entier, faisaient seulement figure d’un décor sans importance et sans charge théologique particulière. Aujourd’hui, à la suite des Pères, de la tradition franciscaine, de pionniers, comme le Père Teilhard de Chardin ou à Louvain le chanoine Henry de Dorlodot, nous ne pouvons plus, dans l’esprit de l’encyclique Laudato Si, penser la biosphère comme un décor accessoire, dont le pillage et la destruction n’auraient aucune incidence sur notre humanité et notre rapport à Dieu. L’environnement cosmologique et biologique sont inséparables de notre humanité. Le mépris d’une seule des créatures est le mépris du Créateur ! Les étoiles, comme les plantes et les animaux, ne peuvent rester en-dehors de notre compréhension de la Création, dont la clef de voûte est le Christ, tout en tous (1 Cor 15, 28), en qui tout subsiste (Col 1, 17) et qui récapitule toute chose en Lui (Eph 1, 10).

Une théologie de la “techno-sphère”? De la connexion à la relation

De la même manière, nous sommes amenés à réfléchir à la place que la techno-sphère, dimension inséparable de notre humanité, occupe dans l’Histoire du salut, dans l’itinéraire de l’humanité vers le Christ, Rédempteur et Sauveur. Le milieu technologique n’est pas, lui non plus, qu’un simple décor (ou une simple armoire avec des outils utiles !), sa négation radicale enlèverait bel et bien quelque chose d’essentiel à l’humain (il en serait de même si on lui enlevait la science, l’art, etc.) Mais, à l’instar du pillage excessif et égoïste des ressources naturelles, le risque d’un usage dévoyé des technologies au service de projets cupides ou déshumanisants est bel et bien présent. Une réflexion théologique doit nous montrer comment cette techno-sphère doit être sauvée pour devenir “milieu divin”. Les dérapages observés aujourd’hui dans des réseaux, où la connexion n’est plus au service de la relation, mais du gain, du pouvoir et des phantasmes de toute-puissance, montrent que notre compréhension théologique de cette sphère doit impérativement intégrer une réflexion sur la question du mal et sur la manière dont les humains, qui la constituent et s’y meuvent, doivent sans cesse se convertir, pour retrouver sa finalité et son sens.

Ce que nous vivons aujourd’hui, en faisant vivre les relations profondes au moyen des technologies de la communication, est un petit indice révélant la capacité de la techno-sphère, dès lors qu’on accepte cette démarche de conversion que nous évoquions ci-dessus, à devenir un “milieu” qui rapproche, qui unit les humains1, bref un vecteur de fraternité et d’amour. Cette prise de conscience de la capacité des technologies à tisser des fibres d’une humanité plus solidaire, est une clef ouvrant à une compréhension théologique de la sphère technologique : lieu, où au cœur des crises et malgré les séparations physiques et géographiques, les humains trouvent les moyens de s’unir davantage2 ; milieu où s’inscrit un moment essentiel de notre itinéraire vers le Christ qui est Celui qui nous rassemble et nous unit par-delà nos distances et nos différences.

De la théologie de la techno-sphère à l’éthique de la fraternité

Le milieu technologique doit trouver sa place en théologie! Et celle-ci, en retour, pourrait fonder la recherche d’une éthique évaluant nos choix technologiques à l’aune de leur capacité à faire grandir la fraternité, le bien commun et l’amour. Cette éthique se situerait au fond dans la ligne de ce qu’écrivait Teilhard, en juillet 1939, au moment où il terminait l’écriture de son Phénomène Humain et où se précisait le sens théologique de la “noosphère”3 :

le seul climat où l’homme puisse continuer à grandir est celui du dévouement et du renoncement dans un sentiment de fraternité. En vérité, à la vitesse où sa conscience et ses ambitions augmentent, le monde fera explosion s’il n’apprend à aimer. L’avenir de la terre pensante est organiquement lié au retournement des forces de haine en forces de charité

Dominique Lambert

Notes
1. En ces moments de crise, que deviendraient nos aînés dans les maisons de repos sans les ordinateurs, sans les téléphones portables? Que deviendraient nos communautés paroissiales sans les possibilités offertes par ces moyens pour suivre l’Eucharistie et prier ensemble par- delà les confinements physiques? 2. Certaines personnes ont des difficulté à manipuler ou à acquérir les nouvelles technologies. Des trésors de charité doivent être déployés pour les aider et les seconder. Sans cela les nouvelles technologies seront des moyens d’exclusion et non pas d’union! 3. La Vision du Passé, Œuvres de Teilhard de Chardin 3, Paris, Seuil, 1957, p. 300.