Parole biblique et écriture électronique, Congrès Dei Verbum, Rome, 14-17 Septembre 2005

Malgré son apparition relativement récente (une soixantaine d'années au maximum), on ne peut plus parler de l'“écriture électronique” comme d'une utopie pour le futur. Déjà nous sommes immergés dans un système de communication entre humains qui a supplanté, en les intégrant, les différents moyens ou “médias” mis au point tout au long de l'histoire de la culture fondée sur l'écriture alphabétique et phonétique qui, elle-même, a supplanté progressivement, il y a plus de 3.500 ans, l'expression pictographique.

Cet Exode du “dessin divinisé” (hiéroglyphe) vers la “Sainte Écriture”, marque de façon assez nette le début du cycle culturel et du développement humain qui ont structurés une religion historique fondée sur des codes, des règles (regulae, qui sont aussi le terme technique pour l'alignement des caractères sur une ligne comme standard de lisibilité des graphes alphabétiques) et une accumulation de mémoires.

Face à ce progrès technique et culturel, la revendication de la Parole vivante et de la personne totale comme seuls vecteurs d'une communication vraiment humaine, selon le Dieu qui crée par sa Parole et dont la Parole s'incarnera dans l'histoire d'un homme (Jésus de Nazareth), pour “sauver l'humain”, sera le fait de l'attitude prophétique. Cette Parole divine dont est fait l'humain en dialogue (homme et femme) n'a pu être vaincue par la rigidité crucifère de la Loi (la “lettre” et sa “regula”), mais ressuscitée, elle se multiplie depuis lors dans une humanité en développement vers la structure messianique de l'homme total, enfin libéré de la lettre pour vivre de l'Esprit.

Mais si l'évangile, parole vivante, a pu ainsi libérer l'humain pour le faire progresser, notamment grâce à la liberté de développer toutes les facultés d'intelligence: la science, les techniques, une connaissance et une maîtrise des processus créationnels eux-mêmes (biogénétique, manipulation d'ADN, etc…), – les Églises qui proclament, véhiculent et sont à l'origine de ces prises de conscience et de ces nouvelles maîtrises, restent fort liées sociologiquement à toutes les structures de la culture alphabétique et phonétique (référence écrasante à l'Écrit, accentuée encore depuis Gutenberg et Luther; lois et codes; système hiérarchique).

La grande question, aujourd'hui où la culture a basculé du côté de l'écriture électronique, est de reconnaître ce développement comme une véritable étape de l'humanisation telle que voulue par le plan du Dieu d'Abraham, de Jésus, (de Muhamad?), parce que rendue possible par la liberté apportée en Jésus au développement de tout l'homme et de tout homme. Et, d'autre part, de voir clairement les caractéristiques de l'écriture électronique pour exprimer à travers elle l'intégralité de la Parole vivante sans risquer de reproduire les rigidités et les limitations (peccamineuses?) de la “lettre qui tue”!

L'écriture électronique est faite de tous les formalismes de communication fondés sur une transmission électrique qui utilise la logique binaire d'un courant qui passe ou ne passe pas, d'une magnétisation positive ou négative, bref l'expression de toute chose à travers des séries logiques de zéros (o) et de uns (1) plutôt qu'à travers une série de symboles graphiques (les 26 lettres de l'alphabet latin) représentant les sons des expressions qui encapsulent une signification.

En effet, si l'écriture électronique a des aspects réducteurs – (comment exprimer un sourire à travers une carte perforée ou un code logique qui ne connaît que la dichotomie binaire du zéro et du un – 0/1 -?), elle donne, de par ses caractéristiques et son mode d'usage, la possibilité d'exprimer sur base du même système tant des images, que des sons, que des graphies – et, potentiellement, des odeurs ou autres sensations. Ces caractéristiques sont de 5 ordres, qui s'appliquent principalement à trois domaines jusqu'ici considérés comme spécifiques de l'humain: la rationalité, la mémoire et la communication.

Ces caractéristiques peuvent se résumer mnémoniquement comme le VA, VE, VI, VO, VU de l'écriture électronique:
la validité accrue de l'écriture dans la mesure où elle est entièrement contrôlée et peut ne plus dépendre des fatigues biologiques d'un clerc ou d'une scribe;
la versatilité de cette écriture, c'est-à-dire la souplesse avec laquelle elle peut être modifiée instantanément;
la vitesse de sa mise en œuvre, tendant à la vitesse de la transmission électrique ou électronique;
le volume qui permet d'accumuler des masses invraisemblables d'information en utilisant des espaces microscopiques;
la valeur universelle ou la création d'un espace culturel qui est un village universel tant par des standards qui englobent tous les modes d'écritures et d'expression (y compris le son et l'image) que par les modes planétaires de leur communication (internet, gsm, satellites).

Cette récupération de dimensions de la communication humaine, progressivement atrophiée par sa réduction à l'écrit alphabétique, puis à l'imprimé qui pousse à une appréhension individualiste de la connaissance et de la communication, va évidemment influencer le mode de transmission et de compréhension de la Parole vivante qui vient de Dieu et retourne à Lui en toutes les dimensions de l'Homme christique animé par l'Esprit.

Le clip vidéo, l'écran multimédia de l'ordinateur, d'internet ou du GPRS (troisième génération de téléphones cellulaires ou portables) sont les prototypes, encore balbutiants de cette expression à travers l'écriture électronique. Comme le sont, au niveau des rassemblements populaires, les médiatisations quasi sacramentelles des concerts rocks ou des shows télévisés. La création de “communautés virtuelles” à travers ces moyens de communication est un autre aspect d'un mouvement associatif multipolaire et non-hiérarchisé. Une virtualisation qui pourrait renforcer l'individualisme jusqu'à une forme d'autisme au sein d'une société faite d'agrégats humains noyés et manipulés (mass-média) dans la masse.

Certaines cultures – comme celles de l'Afrique – qui n'auront pas connu la longue domination de l'écriture alphabétique avant de passer à l'oralité seconde du GSM et de la radio, pourraient offrir un apport original à la nouvelle culture de l'écriture électronique qui émerge.

Que devient la Bible, ses symboles de référence, et son message dans cette grande mutation? La lettre du texte, de par les progrès de la recherche, se présente de plus en plus comme un grand champ de fouille archéologique, trace fragile d'un empilement historique soumis aux risques des interprétations diverses et successives.

Seules les communautés qui vivent du message véhiculé dans une transmission vivante (vie communautaire, prière, liturgie, sacrement, catéchèse) peuvent garantir et transmettre une signification inspirée et sensée (c'est-à-dire, portant le sceau de l'Esprit de Dieu dont on trouve les échos de la révélation dans la lettre du texte). Seuls les témoins de la Parole vivante, participants du Corps ressuscité continueront de développer ce Corps vers sa maturité.

La civilisation de l'“écriture électronique”, de par son universalité peut être une chance providentielle pour les témoins de la Parole vivante mais, à une condition, qu'ils ne deviennent pas un rouage du “système d'information universelle” et qu'ils s'emploient à développer le “spécifique humain” – sauver l'homme selon le cœur de Dieu. Qu'ils soient, par exemple, les promoteurs du “souvenir” plus que de la seule mémoire, du “jugement” et du “bon sens” plus que de la seule raison, de la “relation” vraie plus que de la seule communication.

Deux paradigmes peuvent fédérer une présentation du “salut” à apporter aujourd'hui au sein de cette nouvelle civilisation:

a) le souci de la croissance du Corps messianique, christique, tel que S. Paul l'a exprimé et développé: tout l'homme et tout homme (homme et femme) dans une série de structurations “fonctionnelles” – et non plus seulement naturelles, biologiques.

b) une conscience et responsabilisation de l'homme et de la femme comme co-créateurs responsables, au nom du Créateur, du développement (et donc d'abord de la préservation) de notre planète et de sa place dynamique dans un univers en découverte. L'homo creativus succédant à l'homo faber et à l'homo sapiens.

L'utilisation de l'écriture électronique, dans une telle perspective qui appelle le Christ et son retour cosmique, est un atout puissant, dans ce cas, pour promouvoir “le Royaume de Dieu et sa justice”, la “Présence et l'Esprit”.

Fr. R.-Ferdinand POSWICK, osb

Pistes bibliographiques:

De nombreuses indications bibliographiques sont données en note des contributions signalées ci-dessous.

- R.-F. Poswick, L'informatique a-t-elle renouvelé le travail des exégètes de métier?, Lumen Vitae, LVI/4 – 2001, pp. 423-434

-The Bible in the civilisation of the electronic writing: an evaluation (1985-2004), Leuven, July 2004

- Globalisation multimédiatique et universalité chrétienne

- Matériaux pour une réflexion sur “médias électroniques” et “spiritualité” (2003)

- L'Adieu à Gutenberg, Paris, janvier 2000