Interface n° e-117 Décembre 2009

La spiritualité bénédictine: une écologie pour la vie quotidienne?
Will Derkse Pour une convivialité retrouvée. Spiritualité bénédictine pour la vie quotidienne, fidélité, ISBN 978-2-87356-431-5

De plus en plus de laïcs, disons de 'chrétiens normaux!', s'intéressent activement à la spiritualité bénédictine. À preuve, après la proposition de Paul Dewickere, Frieda Franck, Pierre Gabriel, Sur les pas de Saint Benoît[1] en lien avec le monastère bénédictin de Wavreumont, l'essai récent de Wil Derkse[2]

La spiritualité bénédictine: une écologie pour la vie quotidienne?

De plus en plus de laïcs, disons de 'chrétiens normaux!', s'intéressent activement à la spiritualité bénédictine. À preuve, après la proposition de Paul Dewickere, Frieda Franck, Pierre Gabriel, Sur les pas de Saint Benoît[1] en lien avec le monastère bénédictin de Wavreumont, l'essai récent de Wil Derkse[2].

Est-ce l'heure d'une nouvelle vague de 'spiritualité bénédictine' après celles qui ont vu surfer sur les spiritualités franciscaines, jésuites, sacerdotales, charismatiques et autres? Ce n'est pas impossible. Il y a eu peut-être saturation de formes trop élaborées de recherche d'un équilibre spirituel de vie modelé sur différents courants de pensée très systématiques, et intellectuellement très exigeants ou, au contraire, d'effervescence au caractère nécessairement éphémère! Le regain d'intérêt pour les Oblatures bénédictines relève probablement du même mouvement de flux et de reflux.

Nouvelle vague ou lame de fond?

Que sont les Oblatures bénédictines? Autour de presque chaque monastère se groupent des laïcs qui s'attachent à telle communauté particulière en un lieu géographiquement (et historiquement) bien défini. Une organisation souple où l'on s'engage habituellement par une promesse qui porte sur une prière quotidienne, un intérêt pour des lectures spirituelles, une retraite annuelle au monastère, des réunions d'Oblats du monastère, une lecture et une tentative d'application dans la vie quotidienne de l'esprit de la Règle de S. Benoît.
Cette Règle est le seul document qui mette les Bénédictins en contact direct avec leur fondateur, Saint Benoît de Nursie (480-547). Bossuet appelait cette Règle un 'précis de l'évangile'!
Et c'est vrai qu'elle donne en quelques chapitres et peu de pages (80 à 90 petites pages) ce que S. Benoît présente comme 'une toute petite Règle pour débutants'. Il visait, bien sûr, en tout premier lieu la formation de ceux qui voulaient vivre l'évangile dans une communauté de vie où toutes les personnes se consacrent entièrement à la recherche et au service du Dieu de Jésus-Christ et par tous les moyens proposés par les évangiles et les autres textes de l'Ancien et du Nouveau Testament. Mais le style de vie qui se dégage de cette pédagogie a influencé des siècles de chrétienté et inspire toujours les monastères bénédictins et ceux qui gravitent autour de ceux-ci.
Mille détails font le secret de l'équilibre de vie proposé par cette Règle. Des réflexes de vie que l'on peut adopter avec fruit, même si l'on n'est pas religieux, et, à la limite, même si l'on n'est pas croyant (... encore que?).
Car le cœur de ce dispositif est une vie centrée sur le Christ et les conseils bibliques et évangéliques dont la longue liste est donnée au chapitre 4 de cette Règle. Et cela commence par le Décalogue! Mais quoi de plus sensé que de conseiller l'attention aux autres, l'humilité de la vérité, le respect de tous et de tout, même de l'environnement matériel considéré comme aussi sacré que les ustensiles liturgiques, l'ordre, la propreté, la modestie dans l'usage du manger, du boire, du vêtement, de l'habitat, du travail, le contrôle de la parole, le désir de s'instruire, l'amour du silence gratuit, la prière, la persévérance et la fidélité!
On peut donc comprendre la démarche de Wil Derkse, ce chimiste, oblat de l'abbaye de Doetinchem aux Pays-Bas, marié et père de deux filles qui veut offrir son expérience d'une pratique 'séculière' de plusieurs conseils dérivés directement de la Règle de Saint Benoît.
Il y a d'abord les étonnements de la découverte progressive de la vie bénédictine par l'auteur tels qu'on peut les saisir, par exemple, dans sa description de la fin de l'office du soir (Complies):

« Puis on éteint toutes les lumières à l'exception d'un petit spot dirigé vers une statue de la Vierge, élevée très haut dans une niche, et on chante une hymne à la vierge en grégorien. Cet instant particulier me toucha d'emblée. Quelle étrange situation: quatorze homme, adultes – aucun, à première vue, n'étant gravement dérangé mentalement – qui chantent dans l'obscurité un très vieux chant, les yeux rivés sur une statue inerte. Et ils font cela tous les soirs, d'année en année. Que se passe-t-il ici? J'étais ému, perdant de vue pendant quelques instants que je n'étais venu ici que pour étudier ».

Ce qu'il trouve c'est une pédagogie de participation ('une spiritualité qui montre des exemples que l'on peut suivre'), une relation particulière au temps ('l'obéissance à la cloche… peut s'avérer très libératrice! elle permet de s'exercer à l'art de commencer et l'art de s'arrêter'), l'attention égale aux choses qui semblent grandes ou petites ('le fait que des tâches et des activités peuvent, certes, être d'importance variable, mais que l'une ne mérite pas plus d'attention (n'est pas plus 'sainte') que l'autre. C'est là une attitude très difficile à acquérir').
Il parcourt ensuite ce qu'il considère comme les enseignements fondamentaux de la Règle qui produit ces attitudes libératrices et sources d'équilibre humain.
Tout d'abord l'attention et l'écoute. Être attentif est essentiel à la croissance humaine et à la relation. Contrairement aux vœux de religion tels qu'ils sont dans tous les ordres religieux et dans l'imaginaire de la plupart des chrétiens (pauvreté, obéissance, chasteté), 'la série des vœux monastiques sonne… différemment: stabilitas, conversatio morum, et obedientia, ce que l'on peut traduire par durabilité, amélioration quotidienne de l'attitude et du style de vie, et prêter une oreille attentive et cordiale à ce que l'abbé, les confrères et les autres attendent de vous. Ces vœux sont, en outre, explicitement orientés vers la croissance et la libération, non vers la limitation et l'étroitesse'.
Il en découle une attitude qui refuse tout type de 'fuite' devant les réalités de la vie. Une attitude qui 'gère l'amélioration personnelle' en commençant 'par de petites choses, des choses qui sont à votre portée'. Une attitude où l'on se donne complètement à ce que l'on fait, en ce sens, être désobéissant, c'est 'ne pas donner réponse, ne pas être présent à la situation'.
L'accueil de l'autre, et donc, la concertation, le dépassement des déplaisirs de la vie font partie de cette même attention à tous, en tous les besoins exprimés ou cachés, et à tout instant!
Mais pour nourrir cette attitude, il faut un ressourcement permanent, une volonté de se brancher et rebrancher sans cesse à des 'sources de valeur'. C'est cela, pour Wil Derkse, la lectio divina authentique. Il décrit cette démarche (p. 65) avec beaucoup de délicatesse… et nous sommes bien loin des systématisations récentes qui font de la lectio divina une panacée de méthode de lecture de la Bible conseillée à tous les chrétiens! 'Il s'agit d'un processus de transformation, et cela dans les deux sens: le texte est transformé – puisqu'il est transposé et traduit dans mon contexte – et le lecteur est transformé' et 'les sources de valeur peuvent être très diverses: des textes, des images, la musique, la nature... '.

Wil Derkse, s'intéresse ensuite à l'exercice de l'autorité tel qu'il est proposé par la Règle (et la pratique) bénédictine. 'Il est très tentant de ne pas aller en profondeur et de se précipiter sur l'aspect extérieur, organisationnel des choses pour éviter de devoir vraiment écouter, vraiment entrer en dialogue et réagir en vérité. On succombe facilement à cette tentation parce que l'aspect extérieur et organisationnel est plus facile à aborder et à traiter que l'aspect intérieur et spirituel – y compris la vie spirituelle du chef lui-même'.

Tout est à nouveau dans l'écoute attentive: 'parce que l'intériorité de chaque moine est différente, l'abbé devra 'ausculter' chacun avec soin, pour en arriver à des réponses très 'inégales'. Dans le domaines des capuchons, l'inégalité ne convient pas. Mais dans le domaine des âmes, seule convient une réponse 'inégale'. La fraternité n'implique pas l'égalitarisme. La différence, quand elle est bonne, n'est pas seulement respectée, mais devrait même être cultivée par un abbé plein de sagesse'.

L'Abbé bénédictin et le cellérier (économe) du monastère sont deux modèles de management donnés par la Règle de Saint Benoît dont les attitudes, inspirées par les principes d'attention et d'accueil déjà décrits, peuvent directement être transposées dans des modes de management très modernes, et même en avance sur beaucoup de schémas de gestion soi-disant rationnels et efficaces.

Dans son dernier chapitre, il revient longuement sur la gestion du temps telle qu'elle se dégage d'une vie inspirée par le rythme bénédictin: 'Avoir un agenda bien rempli sans jamais être pressé'!

Mais toutes les pages fourmillent d'exemples pris dans la vie quotidienne tant à la maison que dans la société ou dans l'entreprise (comment, grâce au rythme bénédictin, ne pas être stressé par les agressions multiples des moyens actuels de communication? - voyez ce qu'il en dit aux pages 120-121!).

Un excellent petit livre que les moines et moniales bénédictins, cisterciens et trappistes devraient être les premiers à méditer pour voir s'ils se reconnaissent dans ce miroir!

fr. R.-Ferdinand Poswick, osb
Maredsous, 25 juillet 2009

[1] Fidélité/Racine, 2004, 168 pages, ISBN 978-2-87386-384-5

[2] Traduction de l'original Een levensregel voor beginners, qui s'est vendu à plus de 40.000 exemplaires!, par la Sœur Marie-Raphaël de Hemptinne, o.s.b. (Hurtebise), Uitgeverij Lannoo, 2000