Interface n° e-117 Décembre 2009

Les Maronites dans la collection “Fils d'Abraham”

Les Maronites. Chrétiens du Liban, par Ray Jabre Mouawad, Collection “Fils d’Abraham”, Brepols, Turnhout, 2009, 268 pp., 21,53 €.
ISBN 978-2-503-53041-3.

Le liban aujourd'hui

Depuis les dernières élections législatives libanaises du 7 juin dernier gagnées par la coalition dite “du 14 mars” (Hariri le sunnite, Joumblatt le druze et Geagea le phalangiste chrétien), les interminables négociations en vue de la formation d’une coalition gouvernementale révèlent une fois de plus l’extrême fragilité de la démocratie au pays des cèdres, les impasses auxquelles aboutit le confessionnalisme persistant de la vie politique, la permanence d’ingérences étrangères malsaines et aussi, hélas, les divisions délétères qui déchirent la communauté chrétienne à propos de l'attitude à adopter vis-à-vis du régime syrien ou du Hezbollah chiite. En toile de fond de cet imbroglio institutionnel et communautaire – de temps à autre ensanglanté par des violences souvent téléguidées de l’extérieur par des pays qui n’ont pas renoncé à favoriser la ruine de l’unique État démocratique du monde arabe - , se profile le spectre inquiétant d’une minorisation toujours croissante des chrétiens par rapport aux musulmans. Assiste-t-on à la mort lente du modèle exceptionnel de convivialité interreligieuse que représentait le Liban, “pays message”, comme se plaisait à le qualifier le pape Jean-Paul II, seule nation du Proche-Orient arabe où les chrétiens jouissaient d’une citoyenneté intégrale et participaient pleinement aux structures du pouvoir? D’aucuns le craignent et jugent que l’alignement du pays sur un espace levantin désormais monolithiquement islamique est irréversible.
Parmi les 17 communautés, dont 11 chrétiennes (y compris 6 catholiques), officiellement reconnues par l’État libanais, les Maronites partagent avec les Druzes le mérite historique d’être à l’origine de l’identité nationale et d’avoir, plus que les autres, tôt développé une conscience communautaire laïque capable de contrebalancer la hiérarchie religieuse, sans ôter du reste à celle-ci un rôle éminent voire prépondérant dans la vie communautaire. Quand, en 1919, le patriarche maronite Élias al-Hoayek, pesa de tout son poids dans la gestation du Grand Liban à la Conférence de la Paix de Versailles, c'est à l’émergence d’un phénomène improbable qu'il contribuait: un État de droit où, pour la première fois au Proche-Orient, les chrétiens accéderaient au pouvoir à part égale avec les musulmans.

Un regard actuel compétent

Madame Ray Jabre Mouawad, professeur à la Lebanese American University de Beyrouth et chercheur au Centre d’Études des Civilisations Antiques et Médiévales Louis Pouzet (Université St-Joseph), historienne et spécialiste des littératures syriaque et arabe chrétienne, était sans doute l'une des personnes les mieux placées pour porter sur sa communauté un regard objectif et équilibré, nourri d’une réelle empathie mais exempt de toute intention apologétique. Un tel regard manquait cruellement dans l'édition francophone.

L'histoire ancienne des Maronites

L'histoire des Maronites commence avec la figure quasi mythique de saint Maron, cet ermite d'exception qui vécut dans la vallée de l'Oronte, en Syrie, au début du 5e s. et fut à l'origine d’un prestigieux monastère portant son nom. Mais la communauté n'a acquis une réelle identité que lorsqu'à la fin du 7e s., dans un contexte marqué par la rivalité entre Byzance et l'Islam conquérant, et par la persistance des violents conflits qu’avait généré le débat christologique en Orient, les moines de St-Maron élirent leur propre patriarche au siège vacant d'Antioche, manifestant notamment par là leur fidélité conjointe à la foi du concile de Chalcédoine et au compromis monothélite promu par l’empereur Héraclius en 638. Cette question du “monothélisme” des Maronites, qu’ils n’abandonneront qu'à la faveur des croisades, quand naquit le mythe de leur perpétuelle catholicité et union à l'Église de Rome, a fait l’objet de controverses virulentes et suscite encore souvent des dénégations indignées chez certains auteurs. Madame Mouawad la traite avec sérénité et objectivité, elle en dépassionne les enjeux, montrant que si cette option monothélite de l’Église maronite ancienne est indéniable, elle fut celle de la grande majorité de la communauté chalcédonienne (melkite) de Syrie-Palestine jusque dans les années 830 et que, sur ce point, les Maronites représentent en fait la continuité théologique de l’orthodoxie régionale. Au 10e siècle, par souci de sécurité, les Maronites se replièrent pour la plupart dans la montagne libanaise et ses vallées, pour y vivre pleinement leur identité et leur vocation monastique, tandis que certains d’entre eux amorçaient déjà un mouvement de diaspora en s’établissant dans l'île de Chypre. Leur existence fut désormais liée aux avatars historiques du Mont-Liban, aux époques successives des croisades, des Mamelouks et de l’empire ottoman, dont le démantèlement, au sortir de la première guerre mondiale, permit la naissance d’un Grand Liban multiconfessionnel (1920), d’abord sous mandat français, puis pleinement indépendant à partir de 1943. Un État inédit, dans le contexte proche-oriental, où les Maronites obtinrent les postes clés de la présidence de la république et du commandement des forces armées. Entre 1943 et 1975, le Liban allait connaître une prospérité économique sans précédent et, pour la première fois dans cette partie du monde, fonctionner selon les principes d’un régime démocratique (pluralisme politique, élections libres, liberté d’expression, système judiciaire à peu près indépendant, etc.), malgré les inquiétants vices constitutifs que représentaient un clientélisme effréné étroitement articulé à la confessionnalisation de la représentation parlementaire et des équilibres du pouvoir.

Les Maronites et l'Islam contemporain

Dans les années 70 du siècle dernier, les faiblesses congénitales du système furent irrémédiablement aggravées par le déséquilibre intercommunautaire qu’engendra la présence sur le territoire national de 400.000 réfugiés palestiniens vivant dans des conditions sordides et développant un incontrôlable activisme armé, ainsi que par les appétits rivaux d’Israël et de la Syrie, qu’excitait l’espoir d’accroître leur zone d’influence grâce à la déstabilisation voire à la disparition de l'État libanais. La guerre civile éclata en 1975, que la plupart des Maronites considèrent plutôt comme “une guerre des autres sur le sol du Liban”. De cette guerre de 15 ans, les Maronites sont finalement sortis considérablement affaiblis, notamment par leurs divisions internes; leur poids dans le paysage institutionnel du Liban recomposé après les accords de Taëf (1990) s'en est trouvé considérablement réduit. Ils ont pris conscience de l’importance mais aussi de l’extrême précarité du Liban pluricommunautaire, dont ils étaient un rouage cardinal. Les autres chrétiens du Proche-Orient ont été, pour leur part, profondément ébranlés par l’effondrement de ce Liban de la convivialité interreligieuse, de ce bastion de la tolérance et du respect des minorités chrétiennes. Les lendemains de la guerre se sont traduits par une inquiétante “dépression” (ihbat) communautaire, un sentiment de défaite et de crainte pour l'avenir, qui pousse à l'émigration un nombre toujours croissant de jeunes chrétiens. Mais, paradoxalement, le Liban a survécu et l'adhésion identitaire de l'ensemble de ses communautés au projet national s'est révélée plus forte que prévu, comme l'a montré l'alliance commune nouée à partir du début des années 2000 contre la présence des forces armées syriennes, finalement contraintes de quitter le pays en 2005. Dans un Liban qui reste un magasin de porcelaine, où, d'une certaine manière, les ingrédients qui ont généré la guerre civile demeurent potentiellement actifs, la communauté maronite est douloureusement divisée face au repositionnement qu'elle doit assumer, notamment par rapport à la nouvelle ligne de fracture qui sépare non plus chrétiens et musulmans, comme par le passé, mais plutôt chiites et sunnites. Mais les Maronites sont surtout attentifs à résister à la dhimmitude que pourraient entraîner leur minorisation excessive et leur mise “hors jeu” du débat national, les transformant, comme dans les autres pays circonvoisins, en citoyens de seconde zone. Le Liban multicommunautaire, toutefois, se maintient contre vents et marées, et les Maronites continuent à faire pleinement partie de ce “peuple, à travers tous les désordres et tous les scandales, ingénieux à se reconstruire”, malgré “un État obstiné à se défaire”, comme le dépeignait si finement G. Naccache (p. 127). Un État dont le destin est “de frôler toujours le désastre, de se mouvoir perpétuellement au bord de l'abîme et de ne jamais y tomber”.

Monachisme, laïcat et catholicité

Parmi les facteurs qui ont permis la survie et, malgré de sporadiques déchirures, la cohésion de la communauté maronite, Ray J. Mouawad insiste à juste titre sur le maillage du territoire par les monastères. De nos jours encore, avec le clergé séculier, moines et moniales maronites encadrent solidement les fidèles, tant au Liban qu'en diaspora. Ajouté au fait que le patriarche, aujourd’hui plus que jamais, reste le principal pôle d’une communauté passablement désorientée, ce poids des gens d'Église peut donner l'impression d’un peuple outrancièrement cléricalisé, presque prisonnier du bénitier. En réalité, les Maronites ont très tôt réussi à construire aussi une vraie société civile distincte de la hiérarchie religieuse, dans un Orient où, traditionnellement, règne la confusion des genres. Ils partagent cette singularité avec les Druzes qui, comme eux, ont pu de ce fait s'impliquer résolument dans la construction d'une nation moderne faisant raisonnablement droit aux exigences d'une certaine laïcité, à l'orientale s'entend. Une autre particularité bien connue de l'Église maronite réside dans les liens fort étroits, tant ecclésiaux que culturels, qu'elle a noués avec l'Église romaine et, par son entremise, avec l'Europe, tout particulièrement la France. Pont entre l'Occident et l'Orient, la nation maronite était ainsi préparée à l'aventure de la diaspora. Aujourd'hui, une grosse majorité de ses membres vivent en dehors du terroir libanais, ce qui représente un lourd défi pour la permanence de leur identité ainsi que de leur rapport à la mère patrie et à l'Église.

Christian Cannuyer
Faculté de Théologie catholique de Lille; Président de la Société Belge d'Études Orientales; Directeur du Bulletin Solidarité-Orient Werk-voor-het-Oosten; Directeur de la Collection "Fils d'Abraham" (Brepols); Secrétaire Général du Cercle Royal d'Histoire et d'Archéologie d'Ath