Interface n° e-117 Décembre 2009

Lire la Bible sans méthode

Quand le frère Ferdinand m'a demandé de vous partager quelques réflexions sous ce titre, j'ai perçu dans sa proposition une pointe de polémique qui n'a pas manqué de me piquer et d'éveiller mon intérêt. “Lire la Bible sans méthode”, les fondamentalistes le font pour y trouver l’exacte parole de Dieu lui-même, à la lettre. Mais lire la Bible suppose l'effort de l'interpréter. L'expression “lectio divina”, autrefois confinée dans le langage des monastères ou carrément tombée en désuétude, est aujourd'hui à la mode. Quant à la réalité qu'elle recouvre, les propos courants à son sujet me semblent souvent bien éloignés de ce que la même expression peut évoquer pour ceux et celles qui n'ont pas à découvrir ou à “re-découvrir” la lectio divina, mais qui la pratiquent quasi spontanément depuis des années, comme on prend son repas quotidien pour survivre.

La “vogue” actuelle de la lectio divina provient sans doute d'un mouvement de réaction à l'égard de ce qui a pu être ressenti comme une approche desséchante parce que trop exclusivement scientifique des textes bibliques. Cette approche a déçu voire définitivement dégoûté de la Bible des hommes et des femmes loyalement en quête de Dieu, désireux de vivifier leur foi et de nourrir leur vie spirituelle. Même dans les milieux religieux ou parmi les clercs, nombreux sont ceux qui, depuis des générations, ne se nourrissent pas vraiment de la Bible mais recourent plutôt aux ouvrages dits de spiritualité dans l'espoir de s'y sentir rejoints dans leur vie personnelle et d'y goûter un peu de saveur. Mais cette eau-là qui semble couler de source ne tarde pas à tarir. Les ouvrages de spiritualité les meilleurs renvoyant eux-mêmes à la Bible où ils s'enracinent, rien ne remplacera jamais, pour personne, la rencontre directe avec la parole de Dieu, inépuisable. Pourquoi multiplier les intermédiaires? Chacun n'a-t-il pas le droit et le devoir d'accéder à cette parole, librement, humblement, quotidiennement? Faut-il pour cela être initié à une méthode, maîtriser un savoir-faire censé conduire au “bon” résultat, au risque d'exclure de la familiarité avec la parole de Dieu le lecteur qui n’aurait pas été dûment initié?

C’est un fait qu'on n'entre pas de plain-pied dans la Bible. Le langage est étranger et étrange; très souvent le sens des mots ne correspond pas à celui que la vie courante leur donne aujourd'hui. Les situations évoquées sont inconnues, difficiles à rejoindre. Le danger est grand, faute d’ouverture et de connaissances concrètes, de se réfugier dans une approche moralisante, désincarnée, apparemment spirituelle. Le texte vidé de la force de son message ne dépose plus alors sur le lecteur qu'un vernis superficiel de bons sentiments vite usés qui ne résistent pas au choc des images et au scandale des mots pris dans leur littéralité. Une étude exclusivement scientifique effraye ou décourage les simples; une approche trop vite taxée de “spirituelle” rebute les plus exigeants et fait sourire les plus réalistes. D'un côté comme de l'autre, la vraie Parole de Dieu n’est pas rencontrée. La question du “comment y accéder” reste entière.

La demande du frère Ferdinand faisait appel à l'expérience: la mienne surtout et, peut-être, celle des personnes que, depuis une trentaine d’années maintenant, j'ai pu aider à aborder la Bible. Je n’ai jamais cherché à leur communiquer une méthode; plusieurs l'auraient souhaité mais je n’y ai jamais réussi. C'est un fait. Pour me l'expliquer, je ne vois pas d'autre moyen que de rapprocher la rencontre avec la parole de Dieu de toute rencontre profonde avec une personne humaine. La Bible est plus qu'un livre, elle est une parole et toute parole est proférée par quelqu'un. Aucune méthode d'investigation ne permettra jamais d'atteindre au cœur d'une personne qui par définition échappe toujours à l'emprise de quiconque. Il en va de même avec la Bible. On ne peut jamais prétendre savoir tout de l'autre, l'avoir “compris”. Pour le rejoindre véritablement, il faut au contraire respecter la distance, tout en s'intéressant passionnément à ce qu'il ou elle est, dit, fait ou vit. Il faut écouter, regarder l'autre, s'exposer aussi à son attention, et cela par les mille et un chemins, souvent imprévisibles ou inattendus, que peut ouvrir la fréquentation quotidienne. Tous les vrais amoureux le savent. Ils se rient des méthodes; l'amour les transcende toutes, il en invente sans cesse de nouvelles, il crée lui-même ses voies d'approche, chacune plus pénétrante que la précédente. Il n'y a pas de méthode pour aimer. Celui qui aime la parole de Dieu n'expérimente pas autre chose; il ne raisonne pas autrement. Encore faut-il cependant que l'amour s'éveille dans le cœur et qu'il soit entretenu avec soin. C'est là une exigence interne de sa propre vérité. J'ai voulu m'employer depuis longtemps, pour moi-même et pour les autres, à éveiller et nourrir l'amour de la Bible.

Il faut donc aborder le texte avec amour, seule condition d'un accès joyeux et fécond à la parole de Dieu. Seule véritable “méthode”, qui n'en est pas une, ou mieux qui les dépasse et peut les contenir toutes. Avec amour, je pourrais dire aussi avec gourmandise, avec ce qu'un philosophe a pu appeler une “gourmandise généralisée”, une sorte de délice ou de désir curieux qui habite l'esprit, l'imagination, le corps même, et qui les ouvre à accueillir l'inconnu, la nouveauté. Car la parole de Dieu est éternellement neuve. Cette “gourmandise” existe et peut s'éveiller en chacun, selon ce qu'il est, à sa mesure; elle est simple, capable de s'étonner et de jouir, de goûter le délicieux dans le plus humble, l'exceptionnel dans le quotidien offert ici et maintenant, la parole de vie éternelle dans le texte apparemment le plus usé. Le vrai lecteur de la Bible est gourmand de la saveur du texte qui se présente à lui pour la énième fois. Comme le gourmet devant un plat bien apprêté, il y trouve à chaque fois un plaisir nouveau. L'origine de son plaisir se trouve autant en lui-même que dans la nourriture qu'il savoure. C'est lui qui est capable d'étonnement, de volupté, de plaisir…

Le véritable amoureux de la parole de Dieu l'aborde sans préjugé, complètement ouvert à ce qu'elle va lui révéler. Il sait que son dévoilement est infini. Il sait qu'il ne sait pas. Libre de tout dogmatisme. Pur chercheur, habité par une seule question: “qui es-tu donc?” et, subsidiairement, “qui suis-je devant toi?”. Il refuse de ne trouver dans le texte sacré que la confirmation de ce qu’il a déjà appris par ailleurs. Ouvert à tout, il ne possède rien, pas de définition toute faite, pas d'idée rassurante sur Dieu, pas d'a priori religieux, pas même d'a priori moral. Le vrai lecteur se présente tel qu'il est, devant la parole de Dieu telle qu'elle est. Il ignore ce qu'il cherche, il reçoit plutôt; attentif à tout, curieux de chaque détail, en quête de sens plus que de certitudes. Il porte avec lui sa personnalité, ses expériences, ses questions, ses doutes, tout son vécu. Riche de sa propre histoire, il rencontre dans le texte une autre histoire déroulée sous ses yeux, une histoire humaine comme la sienne, vécue avant lui, chaotique, faite d'espoirs et d'échecs mais habitée par un sens. Ce sens qu'il découvre peu à peu, lui parle tout à la fois de Dieu et de lui-même. “Ce n'est pas le texte qui est compris, c'est le lecteur qui se comprend” à la lumière du texte. Et cette lumière qui vient de Dieu le révèle à lui-même et lui révèle Dieu, sans jamais enfermer ni l'un ni l'autre dans une formule définitive, quelle qu'elle soit. Car aucun homme n'est achevé et Dieu est toujours au-delà de ce qui est dit de lui, fût-ce par sa propre parole…

Prétendre tout comprendre d'un texte, c'est le réduire à un simple discours objectif, figé; c'est en faire une idole. Le scruter avec attention, s'intéresser à lui sous toutes ses faces et de toutes les manières, le tourner et le retourner dans sa mémoire, dans son cœur, le copier, le traduire, y revenir vingt fois après l'avoir oublié, l'approcher par toutes les voies possibles, en usant de n'importe quelle méthode – car aucune ne suffit et toutes sont bonnes –, c'est sortir de soi, mettre son existence à nu, s'exposer, prendre le risque d'une découverte capable de faire voler en éclat les idées toutes faites les plus arrêtées. Du coup, c'est aussi engager son existence entière dans la voie d'un retournement radical toujours recommencé. Qui lit la Bible sans méthode n'en sort pas indemne. Aucun besoin de connaissances techniques pour cela, mais bien le désir, la curiosité, la persévérance nécessaire pour se familiariser avec le texte sous tous ses angles, sans en rien négliger, avec les moyens du moment qui ne sont ni ceux d'hier ni ceux de demain. La lecture est à la fois une ascèse et un art. Une ascèse parce qu'elle exige une rigueur, une honnêteté scrupuleuse à l'égard de la lettre du texte tel qu'il nous est donné; elle demande à chacun d'aller jusqu'aux limites de ses propres possibilités, non pas au-delà mais jusqu'au bout. Elle est aussi un art, parce qu'elle libère le sens, qu'elle est créatrice; elle suscite toujours de nouvelles interprétations, plus profondes, plus actuelles, elle invite inlassablement à progresser. Jamais satisfaite de ses propres acquis, elle conduit sans cesse plus loin.

Lire la Bible, c'est entrer dans une histoire avec sa propre histoire. Cette histoire, habitée par un souffle qui l'oriente, nous oriente avec elle, à l'infini. Un dévoilement s'opère, et de Dieu et de l'homme. Événements et personnages nous acheminent peu à peu vers celui qui est l'un et l'autre: Jésus de Nazareth, annoncé, vivant parmi nous, mort, ressuscité, monté au ciel et désormais toujours à l'horizon d'une recherche qui n'en finit pas. La vraie lecture – la véritable lectio divina – incarne et nourrit cette recherche. Son effort, radical et totalitaire, ne peut se limiter à l'application d'une méthode. On a pu le comparer à une caresse, toujours reprise, délicieuse, qui effleure, respecte, enveloppe et découvre ce qu’elle touche, sans jamais s'en emparer. Une telle lecture porte bien son nom: elle est divine.

Sr Loyse Morard osb