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Interface n° e-98 Mars 2005 L'Imprimerie Nationale, Humeur noire au 29, rue de la Convention! Lors d'un déplacement à Paris, en janvier 2005, l'équipe du Centre Informatique et Bible a eu l'occasion de visiter l'Imprimerie Nationale… ou plutôt ce qu'il en reste. Cette institution, située en plein Paris, n'est en effet plus ce qu'elle était. Créée en 1640 par Richelieu, protégée et contrôlée depuis par le pouvoir royal, impérial puis républicain l'Imprimerie Nationale est désormais une société de droit privé, exposée aux inconvénients de la loi du marché. La réglementation européenne des marchés publics et de la concurrence a décidé, en 1994, de son changement de statut. Alors qu'elle dépendait du Ministère des Finances, l'Imprimerie Nationale est maintenant une Société anonyme… et c'est là que commencent les difficultés! La force de l'Imprimerie Nationale résidait dans son monopole pour l'impression de divers documents. Depuis la privatisation, elle a perdu la plupart de ses privilèges; seuls lui restent ce que l'État ne souhaite pas voir imprimer ailleurs: les passeports, cartes d'identités, visas, formulaires fiscaux et sujets d'examens. L'important marché des annuaires téléphoniques lui échappe également en 2002, avec la privatisation partielle de France Télécom. L'Imprimerie Nationale doit trouver d'autres débouchés. Elle se lance ainsi dans l'impression de magazines. Est-ce la tradition? c'est encore vers le monopole qu'elle se dirige, cherchant à faire ce que les autres ne font pas, comme les cartes plastiques sécurisées. Mais la situation n'est pas bonne; les déficits se creusent, le nombre de salariés est en baisse constante. On vend les meubles! Le site historique de la rue de la Convention a été vendu en 2002, et si une partie est encore utilisée aujourd'hui par l'Imprimerie Nationale, ce n'est que pour un temps; tout devrait être fini en juin 2005. Les productions sont éclatées sur plusieurs sites. “Restructuration”, “plans sociaux”… des mots qu'on n'aime pas entendre mais qui sont bien une réalité pour cette grande institution. Mais, direz-vous, l'Imprimerie Nationale représente aussi un patrimoine typographique exceptionnel! C'est le dernier endroit où la chaîne complète de typographie traditionnelle de la fabrication des poinçons à l'impression est encore présente. Que vont devenir les poinçons? les machines, dont la majorité sont classées monuments historiques? les savoir-faire qui y sont liés? On cherche une solution… On ne trouve pas! Un “Comité pour le Conservatoire du livre” a été créé, pour mettre en valeur ce patrimoine, mais aussi promouvoir l'enseignement des techniques de typographie. En 2004, c'est le collectif “Garamonpatrimoine” qui prend la relève. Mais on ne voit pas de résultats! Les portes restent closes. Les métiers de la typographie disparaissent au profit de l'informatique. L'Imprimerie Nationale a d'ailleurs été un précurseur en la matière, adoptant la photocomposition programmée dès 1969, puis la PAO (en 1982), et ne cessant d'investir dans les nouvelles techniques qui apportent de remarquables possibilités et d'indéniables avantages. Cependant, l'Imprimerie Nationale a toujours conservé ses ateliers traditionnels, pour les livres d'art, les estampes, etc. Ces techniques traditionnelles produisent des documents d'une qualité indéniable. Ils ne sont plus que 18, aujourd'hui, à exercer ces métiers au sein de l'Imprimerie Nationale. Trop peu rentables, l'Imprimerie Nationale doit désormais s'en défaire. Ce changement peut paraître inévitable; des métiers évoluent, des métiers disparaissent. Il est bien fini, le temps des typographiesimprimeurs qui se chargeaient de toutes les étapes de la fabrication et de la distribution du livre! Les petits typographes, dont le savoir-faire n'est plus utilisé que pour quelques livres d'art, seraient-ils bons pour le musée? Mais ce musée, encore faudrait-il le faire! L'Imprimerie Nationale n'a plus les moyens. L'État qui est l'unique actionnaire de l'Imprimerie Nationale privatisée ne peut-il rien faire? Ne veut-il rien faire? Comme le souligne un article paru dans le Télérama du 29 décembre 2004 [“La lente agonie de l'Imprimerie Nationale. Une page se tourne”, Télérama n° 2868, 29 décembre 2004], aucune instance de l'État ne semble pouvoir sauver le patrimoine de l'Imprimerie Nationale: la Ville de Paris se focalise sur d'autres projets (comme les JO 2012), le Ministère de la Culture préfère utiliser ses pauvres finances pour le “spectacle vivant”, et le Ministère des Finances n'a ni la compétence ni l'intérêt d'agir. Ce patrimoine semble ainsi voué à rester dans des cartons! Dans une telle situation, comment s'étonner encore de la morosité ambiante? Travailleurs bientôt “relogés” sur d'autres sites, pré-retraités… des hommes et des femmes qui voient cette belle institution, “leur” institution, décliner lentement et doucement agoniser. Si elle veut une deuxième vie, l'Imprimerie Nationale doit trouver sa place sur le marché, face à des concurrents impitoyables; elle doit trouver de nouveaux moyens de subsistance. Nous lui souhaitons bonne chance! Quant à son remarquable patrimoine, il est bien triste de le voir emballé dans des cartons, et délaissé par les autorités. Les ouvriers d'art de l'atelier de l'Imprimerie Nationale sont les derniers représentants des savoir-faire de la typographie traditionnelle, les derniers descendants de Gutenberg. “Une page se tourne”, sous-titre Télérama; on pourrait ajouter “un livre se ferme”. Anne-Sophie Fondaire |
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