Mes pensées en dialogue avec celles de Blaise Pascal

Janvier 2022

Pascal Pensées Pascal Pensées

Introduction
Fruit d'une “Xe” relecture des Pensées de Blaise Pascal dans l'édition du Livre de Poche de 1972 (Préface et Introduction de Léon Brunschicg, pp. VII-XXX, 480 pages) – que je trimbale avec moi depuis cette date et que je relis presque chaque année depuis lors, ces notes en discussion avec une sélection de ces Pensées sont le fruit d'heures de loisir forcé dues à la pandémie de Covid-19 déclenchée en Belgique en Mars 2020.

Elles n'apporteront probablement rien de bien nouveau à tous les Commentaires déjà suscités par plus compétents que moi sur ce géant de l'art vraiment humain de la “Pensée”. Bien modeste donc par rapport aux Commentaires de Condorcet ou de Voltaire tels qu'encore publiés en 1823, voire, plus près de nous, ceux de Bernard Grasset dans ses deux excellents petits recueils : Pascal, connaître en citations, Ellipses, 2017, 224 pp et Ainsi parlait Blaise Pascal. Dits et maximes de vie choisis et présentés par Bernard Grasset, Arfuyen, 2020 (novembre), 168 pp.

Ma sélection de Pensées de Pascal semblera arbitraire aux yeux des vrais connaisseurs de Blaise Pascal… mais j'avoue n'avoir pas pu prendre le temps de fonder de façon critique les choix de ce Florilège en dialogue. Le regroupement des Pensées ainsi discutées indique tant soit peu mes angles de réflexion. Les thèmes retenus seront publiés en plusieurs livraisons.

Thèmes retenus et regroupements effectués

1. La nature de l'intelligence humaine
2. La communication et les signes qu'elle utilise
3. La conscience, le cœur, l'esprit, la mémoire
4. L'anthropologie et la place de l'humain dans l'univers – l'action parfaite
5. La connaissance de Dieu et l'Écriture Sainte
6. Diversité et convivialité: Islam et Judaïsme
7. La “révolte” de Pascal et la Vérité
8. Le Credo de Pascal

1. La nature de l'intelligence
1.1. Géométrie et finesse

Pascal 4 (69)

Géométrie et finesse – La vraie éloquence se moque de l'éloquence, la vraie morale se moque de la morale, c'est-à-dire que la morale du jugement se moque de la morale de l'esprit – qui [elle] est sans règle. Car le jugement est celui à qui appartient le sentiment, comme les sciences appartiennent à l'esprit. La finesse est la part du jugement, la géométrie est celle de l'esprit. Se moquer de la philosophie, c'est vraiment philosopher.

Cette question des types d'intelligence est capitale! Et encore plus dès qu'on nous présente des “intelligences artificielles”.
Voici les nuances et compléments que j'apporterais aux observations de Pascal:
Avoir conscience précède et fonde la possibilité de connaître.
Mais connaître n'est pas comprendre.
Car comprendre suppose intelligence, raisonnement, calcul et réflexion.
Et comprendre n'est pas encore être convaincu de quelque chose qui mènerait au jugement qui suppose l'esprit de finesse ou le bon sens.
Pour former le jugement doivent également intervenir: la mémoire (expérience, instinct), l'intuition, l'imagination.
Et, une fois la conviction acquise, si le mystère demeure, la foi peut engager la décision d'action.
Dans chaque démarche d'intelligence, il serait prudent d'analyser avec soin si toutes ces facultés ont été consciemment mises en œuvre dans leur spécificité!

1.2. L'humain et le robot

Pascal 252 (195)

Car il ne faut pas se méconnaître: nous sommes automates autant qu'esprit; et de là vient que l'instrument par lequel la persuasion se fait n'est pas la seule démonstration. Combien y a-t-il de choses démontrées? Les preuves ne convainquent que l'esprit. La coutume fait nos preuves les plus fortes et les plus crues; elle incline l'automate, qui entraîne l'esprit sans qu'il y pense.
[…] La raison agit avec lenteur, et avec tant de vues, surtout de principes, lesquels il faut qu'ils soient toujours présents. Le sentiment n'agit pas ainsi: il agit en un instant, et toujours est prêt à agir. Il faut donc mettre notre foi dans le sentiment; autrement elle sera toujours vacillante.

Une vision anthropologique curieuse dans laquelle l'humain serait perçu comme une sorte de robot dont le mécanisme (l'habitude animale, l'instinct?) et l'intuition (le sentiment) nourrissent le jugement en vue de l'action.
Aucune vision ici de la possibilité d'une “épi-génétique” qui grâce au développement de l'intelligence, et donc par un certain type d'évolution, améliorerait la “mécanique” humaine.
Paul de Tarse avait déjà perçu cette tension: “je fais ce que je ne veux pas… qui me délivrera de ce corps qui me mène à la mort?” (Rom. 7.24). Mais n'est-on pas là dans une vision très platonicienne d'un humain composé et non unifié. Il me semble pourtant que la foi chrétienne, fondée sur l'incarnation divine, a progressivement amené à transformer cette vision en assumant la corporéité, l'animalité, dans un tout unifié qui aspire à une transformation, et, finalement à une résurrection.
Sans oublier que nous restons également dans la mouvance d'une vision très individualiste de l'être humain. Alors que d'autres conceptions (en Chine ou au Japon notamment) ne perçoivent l'humain que “relié” à d'autres, par nature... à commencer par les parents, puis les enfants. L'humain, tout seul, n'existe pas!

1.3. Le calcul n'est pas l'intelligence

Pascal 339 [222]

Je puis bien concevoir un homme sans mains, pieds, tête (car ce n'est que l'expérience qui nous apprend que la tête est plus nécessaire que les pieds). Mais je ne puis concevoir l'homme sans pensée: ce serait une pierre ou une brute.

Pascal 341 [201]

La machine arithmétique fait des effets qui approchent plus de la pensée que tout ce que font les animaux; mais elle ne fait rien qui puisse faire dire qu'elle a de la volonté, comme les animaux.

Dans la suite de sa vision d'un humain quelque peu “robot” ou dépendant du mécanisme charnel dont il est constitué (voir 1.2), Pascal relève, ici, les limites de la “machine mathématique” - relevé probablement tant théorique que pratique s'il avait déjà réalisé sa pascaline quand il a écrit ces lignes!
Une machine mathématique, une automatisation du calcul – et cela vaut aussi pour l'écriture – s'approche de mécanismes dont est dotée la pensée ou la réflexion humaine. Mais elle n'est pas cette impulsion qu'est la libre décision qui procède de l'intuition, de l'instinct, et que l'on trouve déjà dans l'aspect animal de l'humain; des qualités sur lesquelles se greffent, par épigénétique, la liberté, le jugement, le mouvement décisionnel (l'acte de “foi”?).
Calculabilité (A. Turing et d'autres) et Intelligence Artificielle ne sont jamais que du côté des mécanismes de la pensée et non du côté du jugement, de l'esprit (de finesse)!

1.4. L'idolâtrie de la Vérité

Pascal 582 [85]

On se fait une idole de la vérité même; car la vérité hors de la charité n'est pas Dieu, et est son image et une idole, qu'il ne faut point aimer, ni adorer…

La vérité idolâtrée, hors de toute charité, est une idole!
Excellente vision pour contrer tout rationalisme qu'il soit philosophique, scientifique… ou “clérical”!
Charité s'entend évidemment ici d'une attitude relationnelle inspirée (pour un “ croyant ” c'est un signe de présence de l'Esprit de Dieu). C'est donc une prise en considération de l'autre dans toute affirmation d'une vérité quelconque (ou que je crois telle). Une réalité qui rejoint en profondeur l'idée que l'humain ne peut se réduire à la raison, à la science, à la formalisation, au droit, aux régulations, etc…
Seul l'amour – conscience réciproque du prochain et pour “ son ” bien – fonde l'humanité vraie (c'est-à-dire la Vérité).
Ceci répondrait à une lacune de la pensée dite “ occidentale ” telle qu'elle peut être vue du Japon ou de Chine: son individualisme forcené. Quand on pense l'humain, c'est toujours l'individu comme s'il existait un seul individu sans père ni mère, sans enfants, sans relations (et l'on sait expérimentalement que le petit de l'humain, isolé des relations familiales normales peut rester à l'état quasi-animal). Le relationnel est constitutif de l'humain et donc de la Vérité.

1.5. Le principe d'exclusion

Pascal 862 [275]

La foi embrasse plusieurs vérités qui semblent se contredire…
La source de toutes les hérésies est l'exclusion de quelques-unes de ces vérités; et la source d'autres objections que nous font les hérétiques est l'ignorance de quelques-unes de nos vérités. Et d'ordinaire il arrive que, ne pouvant concevoir les rapports de deux vérités opposées, et croyant que l'aveu de l'une enferme l'exclusion de l'autre, ils s'attachent à l'une et ils excluent l'autre, et pensent que nous, au contraire. Or l'exclusion est la cause de leur hérésie; et l'ignorance que nous tenons de l'autre, cause leurs objections.

Non seulement dans le domaine de la Foi où se situe ici le propos de Pascal, mais dans tout engagement de l'esprit, le principe d'exclusion représente une grande difficulté: ne pas raisonner de façon binaire (“0” ou “1”)!… alors que c'est dans l'acceptation de l'ambigu [= ici le mot étymologiquement exact!!] que l'on peut trouver ce fameux esprit de finesse et donc la vraie intelligence. Et c'est l'amour (la “charité” - cf. 1.4) qui maintient notre conscience dans cet état d'ambiguïté laissant ouvert l'accès à l'autre ou l'accès de l'autre.
Le calcul quantique, avec ses improbabilités nécessaires, donnera-t-il aux penseurs humains un nouvel outil permettant d'être plus proche de la “Vérité” non-idolâtrée?

suite au prochain numéro